dimanche 6 avril 2014

Rétro Darren Aronofsky #3 The Fountain

Dans quelques jours sort un film que j’attends depuis près de deux ans. C’est bien simple, pour moi c’est tout simplement le film de l’année. Un péplum biblique pour lequel la Paramount a déboursé 125 millions de dollars. Là normalement, si vous ne vivez pas dans une grotte vous devez voir de quel film je parle. Pour les autres il s’agit de Noé de Darren Aronofsky. Tout simplement mon réalisateur préféré. Pour ceux qui ne voient pas qui c’est, je vous donne quatre mots pour trouver : Requiem, For, A, Dream. Là en principe c’est bon, tout le monde situe. Petit focus sur le parcours d’un réalisateur dont le succès n’a d’égal que le talent.

Nous nous en étions arrêtés à Requiem for a dream. Ensuite c’est 6 ans de pause. Un repos bien mérité après le chef d’œuvre que fut son film précédent. Bon, Aronofsky n’a pas totalement délaissé le cinéma pendant cette période puisqu’il a été le scénarise et le producteur d’Abîmes sorti en 2002. Un projet qui était au départ le sien mais qu’il a abandonné après la phase d’écriture pour se consacrer à Requiem, moi je dis qu’il a eu raison. Il est également à noter que le scénario d’Abîmes résulte de la passion d’Aronofsky pour les sous-marins - personne n’est parfait, j’ai même connu un mec passionné par les tracteurs, mais je m’égare là - et de son envie de réaliser un huit-clos psychologique . Tout ça pour dire que même s’il n’est pas passé derrière la caméra pendant 6 ans, le nom de Darren Aronofsky est tout de même apparu sur les écrans entre 2000 et 2006. 2006 c’est la date de sortie du film qui nous intéresse aujourd’hui. Il s’agit donc de The Fountain. Un ami m’a demandé de faire un article entier sur ce film alors que je me posais encore la question du découpage le plus logique pour parler de la carrière de Darren Aronofsky. Au départ j’étais sceptique. Bien que j’aie adoré The Fountain, valait-il vraiment que je lui consacre un article entier ? Et puis en regardant de plus près, il est vrai que ce troisième film mérite qu’on s’y attarde. Au-delà du film en lui-même, dont nous parlerons plus tard, The Fountain constitue une sorte de trou d'air, un film à part dans la carrière d'Aronofsky. Quand on regarde ses notes sur Allociné, on constate que le « pire » film d’Aronofsky n’est autre que The Fountain et pas d’un dixième de point ! Aucune de ses réalisations n’obtient une note inférieure à 3,5 – même à 4 si on enlève Pi qui est un premier film et qui est bien moins grand public que les suivants – mis à part The Fountain qui n’obtient « que » 2,6/5, un point derrière Pi. Une chute impressionnante pour un réalisateur jusque là encensé par la critique. Côté spectateur la différence est bien moins grande – 3,3 pour The Fountain et 3,4 pour Pi – mais le film reste le moins apprécié de la filmographie du réalisateur américain. Vous devez vous demander « Bah pourquoi est-ce que tu nous en parles dans ce cas ?! » Eh bien en réalité, je suis en profond désaccord avec les spectateurs et en très profond désaccord avec les critiques. Pour moi il s'agit tout simplement du meilleur film d’Aronofsky derrière Requiem for a dream.

Le film relate le combat d'un homme qui, dans trois histoires se passant à des époques différentes, se bat contre la mort pour sauver la femme qu'il aime. Une première histoire se déroule dans le passé et relate le combat d'un conquistador contre l'inquisition espagnole, une autre se passe au présent et nous raconte les efforts d'un chercheur pour trouver un remède contre le cancer, la troisième se déroule quant à elle dans une sorte de futur onirique et relate la montée d'un homme et d'un arbre vers la nébuleuse mourante Shibalba qui symbolise l'au-delà dans la mythologie Maya. Il va falloir s'accrocher cher lecteur. Nous allons passer sans cesse d'une histoire à une autre pour se rendre compte des liens qui les unissent puisqu'il s'agit du principal intérêt du film.
Passé
Présent
Futur
La mise en scène est juste exceptionnelle. Je veux parler des raccords, comme au tout début du film lorsque les motifs de la salle du trône vus en plongée deviennent une croix sur un autel par un fondu enchainé. Je veux aussi parler de l'ambiance visuelle, un doré crépusculaire qu'on retrouve tout au long du film et qui donne à ce dernier une homogénéité visuelle qui relie parfaitement les trois histoires. On retrouve cette lumière à Shibalba, dans le laboratoire de Tom ou encore à la cour d'Espagne. Il y a enfin des plans qui sont repris et déclinés dans plusieurs tableaux. Comme celui où la caméra suit la voiture de Tom, d'abord à l'envers puis à l'endroit en se retournant. Un plan qui est repris à l'identique avec le conquistador sur son cheval. Il y a aussi les très gros plans sur les poils de l'arbre qui frémissent lorsque Hugh Jackman s'en approche et qui, dans l'histoire au présent, deviennent les cheveux d'Izzi. Autant d'éléments qui créent des liens de mise en scène évidents entre les trois tableaux et qui signifient bien aux spectateurs que les trois histoires sont liées. Il y a d'ailleurs plusieurs manières d'interpréter ces trois récits. En effet, il s'agit d'une même histoire déclinée à trois époques différentes, mais il existe également d'autres liens scénaristiques entre elles. On peut considérer que l'histoire principale est celle qui se déroule au présent, la quête du conquistador en découle puisqu'il s'agit du livre écrit par Izzi, et on peut enfin interpréter la montée vers Shibalba comme le voyage intérieur qu'accomplit Tom vers l'acceptation de la mort de sa femme. Plusieurs niveaux de lecture qui sont rendus possibles par l'intelligence du scénario. En allant encore plus loin, on se rend compte que l'histoire d'amour entre Izzi et Tom et le combat de celui-ci pour la sauver ne sont que des prétextes pour questionner notre rapport à la mort. A la fin, lorsque Tom accepte de laisser Izzi s'en aller et de finir son livre, le personnage du futur abdique et accepte de mourir pour pouvoir enfin retrouver celle qui l'aime. Ainsi, Aronofsky décrit la mort non pas comme une fin mais comme un passage, un état transitoire vers autre chose. The Fountain est une véritable expérience cinématographique tant par son scénario que par sa mise en scène. Un film exceptionnel qu'il faut visionner plusieurs fois pour en saisir toutes les subtilités. Il y a par exemple les tatouages que se fait le personnage du futur, ce sont des cercles qu'il a dessinés au fil du temps et qui peuvent s'apparenter au cercle de croissance d'un arbre. Et je pourrais continuer pendant longtemps tant les symboles et les images cachés sont nombreux.
Le dernier point que je dois aborder est la musique, une nouvelle fois composée par Clint Mansell. Elle donne au film une ampleur supplémentaire tant elle épouse à la perfection les images d'Aronofsky. Il suffit de regarder les prix et les nominations du film dans les festivals. Outre sa nomination au Golden Globes, la musique de Clint Mansell est à l'origine de 4 des 6 prix remportés par le film.

Pour résumer, je dirais que The Fountain est un moment de grâce dans la carrière d'Aronofsky. Un film extraordinaire à de nombreux point de vue qui a cependant beaucoup divisé. Les commentaires suscités par le film ne font d'ailleurs pas dans la demi-mesure, pour certains critiques il s'agit "d'une des œuvres les plus fascinantes à avoir foulé les salles depuis très longtemps" alors que pour d'autres c'est un "film illuminé se perdant dans les volutes fumeuses d'un scénario alambiqué et prétentieux." Bref, The Fountain ne laisse pas indifférent et c'est peut-être bien cela la raison d'être du cinéma…

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